L’année dernière ma mère est décédée. Veuve depuis 9 ans, elle nous a laissé à mon frère et à moi-même la maison de notre enfance et un petit bout de forêt qui grimpe derrière la maison sur les pentes de la colline. Attaché à cette maison, j’ai choisi de reprendre celle-ci avec l’accord de mon frère.
Depuis hier me voici donc propriétaire d’un bois d’à peine 3 hectares. Profitant d’un passage sur place je me rends sur la parcelle où j’identifie quelques pins, des douglas et des feuillus épars dont je ne connais même pas le nom. Le bois est peu accessible, envahi par le genêt par endroits. J’ignore ce que je dois faire de cette forêt: je n’ai aucune idée de sa valeur et des interventions à prévoir. Je sais seulement que je souhaite garder ce petit bois qui appartenait déjà à mon grand-père, et pourquoi pas le transmettre un jour à mes enfants.
ANNÉE 1 - Fiscalement, rien d’alarmant, sur place en revanche les problèmes commencent.
Redevable de la taxe foncière sur cette résidence secondaire je reçois en septembre un avis de taxe foncière sur les propriétés non bâties (TFPNB), et le moins que l’on puisse dire c’est que le montant réclamé est faible.
Comme mes parents avant moi, je coupe dans la forêt de quoi faire fonctionner le poêle à bois pendant l’hiver. Je fais attention à ne pas dépasser les limites du terrain, même si, sans bornes visibles, j’avoue parfois douter un peu de l’endroit exact où commence — où s’arrête — ma parcelle.
Au printemps je suis préoccupé par la sécurité autour de ma parcelle car un coup de vent a fait tomber de grosses branches à proximité du sentier de randonnée. Je déblaie et nettoie du mieux que je peux mais certains arbres me semblent pencher dangereusement : suis-je responsable des dégâts si l’un d’eux venait à tomber sur le bois voisin ? Ou pire sur le chemin ?
Certains arbres me paraissent extrêmement hauts : dois-je les faire couper ? Pour mettre quoi à la place?
Inquiet, je me renseigne auprès du maire de la commune qui me conseille de faire a minima entretenir mon bois par un bûcheron ou bien de me tourner vers une coopérative forestière pour être conseillé sur sa gestion.
ANNÉE 2 MARS - Rencontre avec la coopérative
Quelques mois plus tard le sujet s’impose à nouveau à moi et j’entreprends alors de me renseigner : les sources d’informations sont nombreuses mais certaines se contredisent. Une forêt peut-elle réellement se gérer toute seule ? De mon point de vue, je constate que le manque d’entretien de ces dernières années ne semble pas profiter au peuplement. Certains bois sont morts, d’autres penchent, de nombreux arbres se font visiblement concurrence. Faut-il que j’intervienne dans ma forêt ?
Dans certains médias, couper des arbres est parfois présenté comme un geste anti-écologique. Pourtant je lis aussi que si les forêts séquestrent le carbone, les produits bois à longue durée de vie en font tout autant. Et que le bois utilisé dans la construction permet de réduire les émissions de carbone en se substituant à des matériaux ou énergies davantage consommateurs et émetteurs de carbone fossile. Récolter ou non, je m’interroge encore.
Favoriser les bonnes pratiques pour optimiser la séquestration de carbone par la forêt et les produits bois Souvent décrite comme un puits de carbone, la forêt française séquestre chaque année un stock plus important de CO2. Ainsi selon l’ONF, les forêts françaises stockent chaque année 31,2 millions de tonnes de CO2* soit 26% des émissions liées au transport routier en 2023**. Et les pratiques sylvicoles impactent directement ce volume de stockage. À cet égard, voici les recommandations listées par l’ADEME :
Le guide de l’ADEME “Forêts et usage du bois dans l’atténuation du changement climatique” propose un excellent résumé du rôle environnemental de la forêt et de la manière dont la sylviculture peut accompagner mais aussi amplifier les bénéfices environnementaux des écosystèmes forestiers. |
Rendez-vous est donc pris auprès d’une coopérative forestière qui m’envoie un technicien de gestion forestière. J’apprends lors de cet appel que les missions des coopératives ne se limitent pas à la récolte des arbres mais qu’elles accompagnent les propriétaires forestiers sur l’ensemble de leurs problématiques de gestion, démarches administratives, fiscalité, transmission etc.
Le jour dit, nous arpentons la forêt avec Jean-Baptiste, 15 ans d’expérience en gestion forestière. Mes connaissances sont bien faibles mais ensemble nous identifions les principales essences présentes, estimons l’état sanitaire de la parcelle et vérifions les limites de propriété figurant au cadastre. Quelques éléments sautent aux yeux : certains arbres sont intéressants par leur caractéristiques mais l’absence de travaux d’entretien nuit à l’ensemble et le peuplement apparaît affaibli sur une bande d’environ 0,8 ha sur le côté Sud.
Nous discutons alors de mes intentions : contrairement aux idées reçues, une petite forêt n’a pas vocation à être déficitaire ! La rentabilité est évidemment très variable selon les peuplements et les régions mais en moyenne elle atteint 1 à 2% ce qui reste évidemment faible et suit des cycles longs (autour de 80 ans pour exploiter un arbre).
En exploitant de manière raisonnée on peut tirer quelques revenus de sa forêt tout en préservant et améliorant son état sanitaire voire essayer de la renforcer face aux dérèglements climatiques. Prélever certains arbres pour favoriser la croissance et le renouvellement du peuplement est une nécessité pour fournir du bois de qualité sur le marché. Cette idée selon laquelle la forêt répond à 3 fonctions indissociables : économique, environnementale et sociale, est une posture mesurée à laquelle je souscris.
L’équilibre entre les 3 fonctions économique, environnementale et sociale de la forêt n’est pas toujours simple à trouver, mais il est le principe fondateur de la gestion forestière française définie comme devant être “multifonctionnelle” par le Code forestier. |
ANNÉE 2 NOVEMBRE - Une stratégie sylvicole durable
Lors du passage de Jean-Baptiste, celui-ci a utilisé un drone ainsi qu’une application de cartographie afin de vérifier précisément les limites et l’état sanitaire du peuplement. Nous sommes tombés d’accord sur l’urgence à abattre les quelques arbres dangereux. En revanche, nous laissons sur place plusieurs bois morts car ils favorisent la biodiversité et participent au stockage du carbone.
Ma forêt étant bien en deçà des seuils d’obligation pour la rédaction d’un document de gestion durable, je suis libre de l’exploiter comme je le souhaite dans le respect des obligations réglementaires et administratives. Finalement, nous nous ajustons à la composition du peuplement et décidons de l’exploiter selon la méthode de la sylviculture irrégulière. Pour cela nous gardons des arbres d’essences, d’âge, et de dimension différents et veillons à maintenir cette hétérogénéité. En un mot au fil des années nous appliquerons un principe : récolter les gros arbres, améliorer les moyens et favoriser les petits ! Chaque coupe devra produire un volume minimum pour être commercialisable, mais j’apprends également qu’il est possible de regrouper plusieurs propriétaires pour atteindre des seuils d’exploitabilité.
Il y a donc autant de forêts que de propriétaires gestionnaires : l’exploitation intensive régulièrement dénoncée n’a aucun sens quand on regarde ma petite parcelle de 3 hectares. D’ailleurs sur les 3,3 millions de propriétaires forestiers français 89% ont moins de 4 hectares, on est donc bien loin du cliché répandu du propriétaire terrien vivant de sa rente forestière et décidant de coupes rases dans un but purement économique.
Quelques semaines plus tard, les arbres dangereux sont donc prélevés, ainsi que certains spécimens arrivés à maturité. En les retirant on ouvre un peu le couvert forestier ce qui favorisera la croissance des autres arbres.
En revanche, sur la bordure Sud du peuplement, le constat est sans appel : le dépérissement des arbres s’accélère et le technicien sur place ne relève pas de traces en faveur d’une régénération naturelle. Affaiblis par des épisodes de sécheresse successifs, les sapins et épicéas sont en fait attaqués par des scolytes. Après prélèvement de ces arbres, il n’est pas envisageable de laisser cette zone à nu, et le couvert forestier et le principe de régénération naturelle ne fonctionne pas. La forêt ne poussera pas toute seule ou alors cela prendra des siècles. En installant des essences adaptées nous lui donnons un coup de pouce et nous maintenons aussi son rôle d’accueil de la biodiversité.
Nous décidons donc de reboiser cette partie de la parcelle en installant un mix d’essences comprenant résineux et feuillus susceptibles de résister aux changements climatiques. Aujourd’hui 80% des forêts plantées le sont avec des résineux en raison de leurs excellentes propriétés mécaniques et de leur croissance rapide. Parfois dénoncés, les résineux contribuent pourtant eux aussi à la séquestration du CO2, même si les feuillus présentent un stock de carbone plus élevé à l’hectare. En revanche, les résineux atteignent plus rapidement que les feuillus leur pic d’absorption (autour de 30 ans environ contre 50 ans)***. Quoi qu’il en soit, pour bénéficier d’une aide dans le cadre de mon projet de reboisement, le mix des essences est de toute façon une condition obligatoire.
La résistance de certains résineux face aux changements climatiques permet donc de renouveler et de pérenniser nos forêts. L’essentiel est de les intégrer de manière réfléchie dans une gestion forestière adaptée au milieu et diversifiée dans le temps et l’espace. Nous ne sommes plus à l’époque des mono-plantations uniformes et rigides : chaque forestier sait que l’avenir passe par des forêts mixtes, adaptables et fonctionnelles, où chaque essence a sa place selon ses besoins et atouts. La diversification des peuplements permet aussi de limiter le risque financier en cas d’événement indésirable (biotique ou abiotique) car les essences ne réagissent pas toutes de la même façon.
Plusieurs semaines avant la coupe, l’ensemble des formalités administratives et techniques ont été réalisées par la coopérative qui a fait appel à des sous-traitants locaux. Lors de la coupe des arbres morts, des douglas dépérissants et des quelques arbres identifiés comme étant arrivés à maturité, la coopérative a procédé à un tri rigoureux des bois afin d’en obtenir la meilleure valorisation possible. J’ai ainsi reçu une rémunération détaillée et transparente. Une partie a été destinée à la construction, permettant ainsi de prolonger le stockage du carbone au-delà de la forêt, dans les charpentes, ossatures ou bardages. Mon bois a été transformé localement, dans une scierie régionale, ce qui contribue à maintenir des emplois en milieu rural. Après la scierie, ce bois est ensuite destiné au marché français, évitant ainsi d’importer des produits bois venus de loin, souvent à l’empreinte carbone bien plus lourde. En 2022, les scieries françaises ont produit environ 84% du bois de construction utilisé sur le territoire**** ce qui témoigne des besoins du marché intérieur et du dynamisme de la filière. Et la demande va croissant : les entreprises du bâtiment sont de plus en plus nombreuses à se voir demander expressément du bois français. Quant au bois énergie souvent décrié, sa récolte permet néanmoins de valoriser les bois de moindre qualité n’ayant pas été laissés sur la parcelle. L’État semble d’ailleurs vouloir réorienter ses aides vers le bois construction, limitant les subventions pour les équipements de chauffage au bois. |
Conclusion
Deux ans après mon premier passage dans la forêt, je continue le suivi avec l’expertise de mon technicien référent. Avec le GPF nous avons décidé de réaliser un dégagement l’année suivant la plantation, afin de laisser la place aux jeunes plants, et ces travaux seront reconduits une seconde fois 12 mois plus tard. Désormais en confiance, j’ai décidé de devenir adhérent à la coopérative.
Deux ans après ma première promenade en forêt, j’ai compris qu’il fallait intervenir, mais sans chercher à tout maîtriser, et que la gestion forestière demande autant d’expérience que d’humilité. J’ai aussi découvert la richesse de la biodiversité, le fonctionnement d’un peuplement, et ce que signifie réellement le cycle d’une forêt.
Évidemment, je n’en tirerai pas de gros revenus, mais l’exploitation raisonnée couvre les frais et offre une petite rentabilité. Et surtout, j’ai le sentiment d’avoir fait quelque chose de bon, à mon échelle, pour l’avenir. Je reçois régulièrement des informations et des conseils de la coopérative, qu’il s’agisse d’actualités ou de nouveautés, ce qui me donne un vrai soutien, et je sais que le jour venu, je transmettrai cette parcelle avec confiance. Finalement, la gestion durable est un équilibre : ni abandon, ni surexploitation — juste une façon mesurée d’agir avec la nature, en respectant ses rythmes.
Last modified: 18 août 2025