Exploiter pour préserver : 6 questions à deux abatteurs de Haute-Loire

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En quoi consiste le métier d’un abatteur ? Quelle stratégie de coupe adopter face au réchauffement climatique ? Deux partenaires du GPF, l’un en manuel l’autre en mécanisé répondent à nos questions.

Ils sont sur le terrain, dans les forêts de nos adhérents. Pendant quelques jours ou plusieurs semaines ils interviennent pour couper et débarder les bois marqués par nos techniciens. Partenaires historiques du GPF ou nouvellement installés, tous partagent la passion de la forêt et du travail bien fait. Rencontre avec deux abatteurs installés en Haute-Loire, acteurs incontournables de l’exploitation forestière. 

Vincent Delorme est le dirigeant de l’entreprise Delorme spécialisée dans les travaux forestiers depuis 1971 (abattage et débardage mécanisés, préparation avant plantation). L’entreprise compte 7 salariés et intervient en Haute-Loire et dans les départements limitrophes.

Julian Chanut est entrepreneur en travaux forestiers, installé en septembre 2023, et pratiquant l’abattage manuel. Installé à Vazeilles-Limandre, il intervient sur les secteurs de Fix-Saint-Geneys, Vernassal et Paulhaguet.

 

Bonjour à tous les deux, Pouvez-vous vous commencer par nous dire pourquoi vous avez choisi ce métier d’abatteur ? 

VD : Ce métier était celui de mon père, que j’ai rejoint en 2000 en tant qu’apprenti d’abord puis en SARL. Depuis 2009 je suis seul à la tête de cette entreprise familiale qui date de 1971. De manière plus personnelle, la technologie des machines forestières, et l’aspect novateur de l’abattage mécanisé m’ont attiré très jeune, et j’ai toujours souhaité faire ce métier. 

JC : Je viens d’une famille d’agriculteurs en Haute-Loire et j’ai toujours été passionné par le travail en forêt et par le bois. Après un bac pro, un BTS et différents stages auprès d’un bûcheron, je me suis lancé en m’installant à mon compte comme abatteur manuel.


Depuis quand et comment travaillez-vous avec le GPF ? 

VD : Nous travaillons avec le GPF depuis sa création ! Les techniciens font appel à nous pour couper et évacuer des arbres. La durée de ces chantiers est très variable : entre une journée et plusieurs mois ! Quand le GPF me sollicite, je sais que le chantier est faisable en mécanisé. Les techniciens ont une excellente vision de la faisabilité des chantiers, et une très bonne connaissance terrain. 

En effet, pour réaliser un chantier d’abattage et de débardage en mécanisé, un certain nombre de critères doivent être pris en compte : pente, diamètre des arbres inférieur à 70 cm de diamètre au pied), densité de la branchaison etc. Nos machines ne passent pas partout, et l’abattage manuel reste indispensable dans certains cas. 

En parallèle, les habitudes évoluent aussi : les chantiers sur futaie jardinée de sapin sont de plus en plus réalisés en mécanisé, alors que traditionnellement l’approche manuelle était privilégiée.

Parfois certains techniciens m’interrogent sur un chantier hors du commun ou plus complexe : dans ce cas je prends un temps de réflexion, et échange avec le GPF sur la possibilité d’ouverture d’une piste par exemple. Nos relations sont marquées par la confiance et la transparence. Le GPF demande un tri des arbres par essence, diamètre et qualité extrêmement rigoureux afin de valoriser au mieux les bois et d’offrir la meilleure rentabilité  au propriétaire. Tout est trié, cubé, et précisé sur les différents documents, un vrai gage de transparence. 

JC : Ayant fait mon alternance auprès d’un bûcheron qui travaillait de longue date avec le GPF, la coopérative m’a immédiatement fait confiance lorsque je me suis lancé en septembre dernier. Concrètement j’interviens sur demande des techniciens du GPF après un martelage, et sur des chantiers allant de 2 semaines à un mois. En fonction de la forêt et des objectifs des propriétaires, on réalise des éclaircies ou des coupes. Le bon rythme est de réaliser une éclaircie tous les dix ans. 

Un débardeur intervient après moi, souvent avec un débusqueur à câble. Avant son intervention, je fais un premier cubage. Les techniciens du GPF sont à l’écoute de mes remarques, c’est un partenariat extrêmement précieux quand on lance son entreprise.


Quels sont les avantages et difficultés du métier d’abatteur ? 

VD : C’est un métier passionnant qui demande des connaissances en sylviculture, mécanique, conduite de machines forestières, mais aussi en gestion administrative et du personnel. Les difficultés sont le travail en extérieur parfois dans le froid et l’humidité, les nombreuses formalités administratives auxquelles il faut se plier, et les défis induits par le réchauffement climatique.

La complexité administrative est réelle : non seulement du point de vue de l’ouverture des chantiers mais aussi via les contrôles de l’inspection du travail. Auparavant, en mécanisé, seuls les chantiers dépassant 500m3 étaient soumis à une déclaration en mairie. Aujourd’hui de plus en plus de communes imposent une déclaration quelle que soit la taille de chantier. Ces démarches sont extrêmement chronophages, a fortiori quand les coupes se font sur plusieurs communes. 

 JC : C’est un métier que l’on choisit par passion, et qui permet de travailler en extérieur tout en étant libre de son emploi du temps. Les conditions météorologiques sont parfois rudes, surtout le vent, mais nous y sommes habitués. 

Le métier nécessite aussi une réelle expertise technique, et une grande vigilance. Les chantiers sont complexes, a fortiori quand il y a de la pente, que les arbres sont très branchus mais aussi quand il y a de la végétation au sol (ronces, genêts…). Il faut aussi être vigilant à l’empreinte que l’on laisse ensuite : pour favoriser la régénération naturelle on évite de faire tomber les arbres sur des petits sapins etc. Lorsque le peuplement n’a fait l’objet d’aucun travaux intermédiaires (dépressage, dégagement) le travail est aussi plus long et difficile. 


Qu’observez-vous du point de vue du réchauffement climatique ?

VD : La situation est catastrophique. 

La forêt en Haute-Loire va changer de visage plus rapidement qu’on ne l’imagine, en 5 ans tout au plus. En dessous de 1000 mètres d’altitude les arbres meurent à grande vitesse, les enjeux de reboisement sont extrêmement importants. Tout le monde se prépare, expérimente, teste dans son coin. On cherche l’arbre révolutionnaire sans savoir s’il existe vraiment !

Pourtant je suis convaincu que les massifs de Haute-Loire traverseront ces années mieux que certains autres. Nos forêts sont disparates, mêlent de nombreuses essences, les parcelles sont petites. Économiquement ce sont des forêts fragiles mais elles sont plus résistantes. A l’inverse, la monoculture est plus fragile sanitairement, surtout lors d’attaques de scolytes par exemple.

Cette forêt qui dépérit occasionnera de nombreuses coupes, aussi je prévois une activité soutenue dans les prochaines années. Cela est aussi dû au fait que nous arrivons à la fin d’un cycle de pousse : les plans de relance des années 1960 se sont traduits par la plantation massive d’épicéas dans nos régions. Aujourd’hui après les 1e, 2e et 3e éclaircie les arbres sont arrivés à maturité et vont pouvoir être coupés. Notre secteur est concurrentiel mais il y a du travail pour tout le monde !

 JC : En raison du réchauffement climatique, les coupes s’accélèrent dans nos régions ! Auparavant il suffisait de passer tous les 8 à 10 ans. Aujourd’hui avec le dépérissement de la sapinière on pourrait revenir chaque année prélever des arbres secs.. Il faut donc être extrêmement réactif. Si les arbres sont secs depuis peu, ils peuvent encore être valorisés en bois de sciage , mais au bout de quelques mois c’est une perte sèche pour le propriétaire. 

Le scolyte est un véritable fléau en raison de sa vitesse de propagation. Même en intervenant très vite, nous sommes parfois obligés de couper toute une parcelle d’épicéas afin d’endiguer l’épidémie. Les jeunes plantations de 20-30 ans sont particulièrement vulnérables à ce parasite car elles sont encore faibles. Les mono-parcelles résistent aussi évidemment moins bien, de même que quand les arbres qui ont été plantés de manière très rapprochée par exemple tous les 2 mètres. Le gui fait aussi beaucoup sécher les arbres sur certains secteurs. 


En tant que forestier, comment agir pour préserver l’environnement ?

VD : J’ai choisi de travailler en forêt pour entretenir ces massifs qui nous ont été transmis par les générations précédentes. Nous devons prendre soin de la forêt pour offrir un rendement financier aux propriétaires, mais aussi pour pouvoir faire vivre toute la filière. 

Aujourd’hui écologie et sylviculture sont parfois opposées par des associations ou mouvements assez mal informés. Pourtant les acteurs de la filière sont largement engagés ! 

Par exemple, depuis quelques années, et depuis la parution de rapports de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) et de la FCBA (Institut technologique Forêt Cellulose Bois-Construction Ameublement), nous nous préoccupons sérieusement du tassement des sols. 

Le tassement du sol survient quand un sol devient moins poreux : l’air et l’eau n’y circulent pas correctement ce qui empêche un développement racinaire harmonieux, nuit aux infiltrations d’eau etc. In fine, les arbres seront de moins bonne qualité. Les organismes de contrôle nous incitent donc à opter pour des machines avec des pneus plus larges, un plus grand nombre de roues, des chenilles plates etc. Nos machines ne doivent pas laisser de traces et les générations futures doivent ignorer par où nous sommes passés. Cette prise de conscience nous conduit à innover. 

Je veille aussi à maintenir un parc en bon état, en investissant aussi pour m’équiper de machines aux dernières normes, et moins consommatrices. J’ai récemment fait installer sur un de mes porteurs un logiciel qui répertorie les traces et passages des machines afin de toujours repasser aux mêmes endroits. J’utilise aussi de l’huile hydraulique bio et de l’huile de chaîne bio depuis plus de 10 ans. C’est essentiel car même si l’on traque la moindre fuite, il faut éviter toute pollution des sols ou des cours d’eau.

J’essaie d’être précurseur sur ce plan environnemental. Le fait de travailler avec l’ONF nous pousse aussi à accepter des cahiers des charges très stricts; je transpose ensuite ces bonnes pratiques dans le privé.

 

Pourquoi l’intermédiation du GPF est souhaitable du point de vue des propriétaires forestiers ?

VD : Le GPF est une coopérative sérieuse et compétente à qui je pourrais confier la gestion de ma forêt en toute tranquillité.

Last modified: 5 mars 2024